Une écriture à la belle étoile : exil et langue dans Laura Alcoba

La littérature de l’exil se fonde principalement sur la violente expérience du dépaysement. Néanmoins, lorsque ce déplacement implique également écrire dans la langue d’arrivée, il se produit une transformation tant sur le champ littéraire d’arrivée que sur celui de départ. Laura Alcoba est née en 1969 à La Plata, dans la province de Buenos Aires : pendant la dernière dictature civico-militaire argentine, elle s’est exilée en France où elle habite actuellement. Les années de son enfance clandestine, le terrorisme d’État et l’exil constituent la matière narrative de ses œuvres écrites entièrement en français et publiées dans les maisons d’édition Gallimard et Mercvre de France. Cette littérature, conçue dans ces conditions de production, répond à ce que Sylvia Molloy appelle une « écriture à la belle étoile », située dans un espace extérieur symbolique, produite par un sujet qui a quitté une langue, une culture et un lieu, mais qui écrit inévitablement dans une langue, une culture et un lieu. L’œuvre de Laura Alcoba, tout comme beaucoup d’autres, se constitue ainsi comme des lignes de fuite (Moraña, 2021) qui transforment la cartographie littéraire nationale de départ et celle d’arrivée. Dans la littérature argentine, l’œuvre d’Alcoba fait partie intégrante d’une littérature interrompue : étouffée dans sa langue maternelle, différée de son temps, déplacée de son lieu d’origine, elle laisse la marque indélébile du non-dit. Dans le champ littéraire d’arrivée, son œuvre est à la fois une synthèse et le témoignage d’un corpus littéraire qui prend la forme d’une autre francophonie, car par des dynamiques centrifuges, elle reste en dehors des corpus qui composent la littérature d’expression française : elle ne fait pas partie de la littérature nationale française, et elle n’est pas non plus le résultat de l’expérience postcoloniale. L’objectif de ce travail est de mettre en évidence les phénomènes complexes et dynamiques qui organisent le champ littéraire de langue française, d’analyser et de démontrer les forces qui interviennent dans la réception de l’œuvre d’Alcoba au sein de ce champ, afin de signaler finalement de quelle manière les lignes de fuite percent et transforment ce champ. Pour ce faire, nous avons organisé ce travail de la manière suivante : d’abord, nous tenterons de retracer les principes qui ont donné naissance à la littérature nationale française pour aborder ensuite l’émergence du corpus des littératures dites francophones. Puis, nous analyserons d’une manière critique des syntagmes et des concepts, tels qu’extraterritorialité (George Steiner), littérature ectopique (Margarita Alfaro Amieiro), écritures à la belle étoile (Sylvia Molloy), et le concept des auteurs allophones (Véronique Porra), qui forment un champ sémantique faisant référence aux productions d’auteurs qui, en raison de leur exil, ont adopté une deuxième langue comme langue de création, en l’occurrence le français. Nous en viendrons ainsi à l’œuvre de Laura Alcoba pour décrire et analyser la réception de son œuvre en France. Enfin, nous proposerons un espace théorique et critique à partir duquel les littératures de l’exil entrent dans le champ des forces des littératures écrites en langue française, dans le cas particulier de l’École des lettres de la Faculté de philosophie et des humanités de l’Université nationale de Cordoba, en Argentine. Les contributions de Milan Kundera, George Steiner, Margarita Alfaro Amieiro, Véronique Porra, Michel Beniamino, Jean-Marc Moura et de Mabel Moraña façonneront le cadre théorique de notre recherche.

Ferreri, N. (2025). Une écriture à la belle étoile : exil et langue dans Laura Alcoba. HYBRIDA, 39–61. https://doi.org/10.7203/HYBRIDA.11.31813